Devant l'ancienne ambassade américaine
Vivre en Iran

Vivre en Iran : comment s’iraniser au quotidien

Cela faisait longtemps que j’avais envie d’écrire sur le fait de vivre en Iran, sans savoir comment m’attaquer à ce sujet. Après un an passé à Téhéran, j’ai toujours autant de mal à expliquer ce qui me fascine tant ici.

Pourtant, lorsque vous êtes étranger·e et que vous vivez en Iran, on vous demande presque quotidiennement ce que vous pensez du pays. Cela va des “pourquoi” (vivre ici) dubitatifs, aux enthousiastes “Iran, khub-e ?” (“l’Iran, c’est bien ?“) ou “tchetor-e” (“c’est comment ?“).

J’ai pris l’habitude de répondre par un simple “jaleb-e“. Littéralement : c’est intéressant. C’est ce qui décrit le plus ce que je ressens ! Tout ici, attire ma curiosité et mon amusement.

Alors j’ai décidé de faire la liste de ces petites choses jaleb auxquelles je me suis habituée, sans même m’en apercevoir. Comme un curieux aperçu de ce qui ponctue la vie d’un·e expatrié·e en Iran, et plus particulièrement à Téhéran.

N°1 : Devenir un·e pro du ta’arof et des formules de politesse

L’art du thé en Iran

Il y a quelques mois, alors que j’échangeais des politesses devant l’ascenseur pour ne pas entrer la première, je me suis faite une réflexion étrange. J’ai réalisé qu’en France, il m’avait fallu attendre la trentaine pour dire réussir à dire un “oui” ou “non” sincère à ce que l’on me proposait. C’était une victoire ! Mais après un an à vivre en Iran, j’ai ré-appris à refuser systématiquement tout ce que l’on m’offre !

En Iran, les codes sociaux sont régis par le “ta’arof“, que l’on pourrait décrire comme une notion de politesse poussée à l’extrême. Ne pas franchir le pas de la porte en premier·e, refuser le thé que votre hôte vous offre, insister inlassablement pour offrir un thé à votre invité·e, et faire, pour résumer, tout un tas de manière.

La poétique du ta’arof

Le ta’arof a cela de merveilleux qu’il ne se limite pas aux actes, mais prend aussi forme dans les paroles. Ainsi, un simple “salam” pour se dire bonjour est somme toute assez froid. Les Iranien·ne·s enchaînent toujours avec une litanie de “comment allez-vous“, déclinée de plusieurs façons.

La réponse ne contient généralement aucune indication de comment vous allez vraiment, mais se veut être un remerciement suivi d’une litanie similaire. Et mes ami·e·s Iranien·ne·s, même en anglais, suivent le même schéma ! Cela donne : “Tu vas bien ?“, “Merci !“. Il est vrai qu’en France, nous n’attendons pas de notre interlocuteur·rice autre chose qu’un “ça va“, mais cela a le mérite de répondre un peu à la question !

Fresque murale dans les rues de Téhéran

Enfin, le ta’arof c’est aussi prendre l’habitude de dire “ne soyez pas fatigué (“kahsté nâbashid“) en entrant dans un commerce. Ou bien encore, d’insister parfois longuement (à base d’échange d’amabilités) pour payer une course, face à un·e chauffeur·e qui vous explique que “ça n’a pas de prix pour vous” (“Ghorbel nadare”).

Bien sûr, qui dit ta’arof est loin de vouloir dire que l’intention y est. Mais très souvent, ces formules sont une expression sincère de gratitude et de remerciement. Et j’ai appris à véritablement chérir cela.

N°2 : Être en week-end au milieu de la semaine et se voir les jours impairs

En Iran, le week-end a lieu les jeudis et vendredis. Dans les faits, la semaine dure toujours cinq jours, cela ne change donc pas grand chose. Mais dans la pratique, cela me fait l’effet d’un jet-lag permanent. Je ne sais jamais vraiment quel jour nous sommes.

Plus surprenant, la conséquence positive de cela, c’est que je n’ai plus de blues du dimanche soir. Normal, vous me direz, c’est censé être le vendredi soir. Sauf que le blues du vendredi soir n’est jamais arrivé. Peut-être parce que ce moment-là est encré depuis trop longtemps dans ma tête comme un moment agréable. Les lundis matin devenus samedis matin se font donc généralement sans peine !

Quand ton dimanche soir devient un vendredi soir

Jours pairs, jours impairs, faites votre choix

Autre détail calendaire. En Iran, le premier jour de la semaine se dit shambé, suivi de 1-shambé, 2-shambé, ainsi de suite jusqu’au vendredi, jomeh. Aussi est-il courant, lorsque l’on vit en Iran, de parler en jours pairs ou impairs pour se donner rendez-vous.

Autant vous dire que lorsqu’un·e ami·e me dit qu’il·elle a plus de temps libre cette semaine sur les jours impairs, cela me prend deux minutes pour calculer de quand il s’agit.

Accessoirement, cet amour de la distinction des chiffres pairs et impairs va jusqu’aux étages des immeubles, chacun ayant souvent son ascenseur dédié. Il fallait que ce soit dit.

N°3 : Donner son numéro de carte bleue au premier·e venu·e

Parade féline devant une boucherie de Téhéran

Vivre en Iran, c’est aussi pouvoir tout régler par carte bleue. Alors qu’en France, il est difficile de payer une baguette sans monnaie, en Iran, un pain barbari coûtant 10.000 rials (moins de 10 centimes) se paie en CB.

D’ailleurs, il y a de fortes chances pour que vous ayez vous-même à entrer le montant sur la machine et payer, pendant que le boulanger s’attelle devant son four. Je me suis toujours dit qu’un tel système, basé sur la confiance, ne marcherait pas bien longtemps en France. (De la même manière, je ne suis pas certaine qu’on se sentirait à l’aise de laisser nos chaussures sur le pallier.)

Dans une majeure partie des cas, le·la vendeur·se est tout de même là pour vous encaisser. Et il·elle s’occupe de tout, même de taper votre code. Que vous devez donc dire à voix haute devant tout le monde. Rendant le concept de code secret soudainement abstrait.

Encore une fois, ce sont de petites choses qui montrent que l’Iran reste un pays sûr, où l’on se fait confiance dans les échanges de tous les jours, et où le risque de se faire agresser pour sa carte bleue est inexistant.

N°4 : Devenir un·e expert·e du maniement de cuillère

Gludice mon amour

Vraiment, manger du riz avec une fourchette, c’est simplement contre-nature. À vrai dire, même pour une salade finement coupée, utiliser une cuillère est bien plus indiqué.

En Iran, l’usage des couverts est quelque peu différent du notre. La cuillère est utilisée comme nous le faisons avec une fourchette, et cette dernière remplace souvent le couteau pour pousser, ou même couper, les aliments.

Alors, dans ce dernier cas de figure, j’aimerais protester. Couper une viande grillée avec la tranche d’une cuillère est nettement moins pratique qu’avec un couteau ! Mais on se réconforte en mangeant des kilos de riz sans en perdre un grain, certes.

Troquer le yaourt à la fraise pour celui à l’ail

À ce sujet, vivre en Iran c’est s’habituer à trouver cela tout à fait normal d’avoir dans les 250 grammes de riz dans son assiette. Comme simple accompagnement, évidemment.

Bon, et puis vous prendrez bien un peu de yaourt avec ça ? Vous préférez concombre, ail, aubergine ? Oui, les Iranien·ne·s ont la bonne idée de consommer leurs yaourts, non pas comme des desserts sucrés aux fruits, mais comme un accompagnement salé. Et c’est un délice.

N°5 : Relativiser les distances (et les heures de retard)

La Milad Tower, l’un des symboles de Téhéran

Ah, la circulation iranienne ! Cette jungle, soit foi ni loi (ou presque). Je vous ai expliqué ce qu’il en était en tant que piéton·e, mais en tant que passager·e (je n’ai pas encore testé le rôle de conductrice, hélas) c’est également tout un monde.

Je me suis habituée à faire plus d’une heure de route, pour un simple rendez-vous de quelques heures. Bon certes, si la fatigue est trop pesante, on peut opter pour le taxi plutôt que le bus sans se ruiner. Et cela fait une grande différence.

Mais depuis que j’utilise Snapp (l’application de VTC dont je vous parle aussi dans mon article sur les transports en Iran), j’ai tout de même effectué quelque 148 heures de route ! Cela laisse le temps d’observer les chauffeurs faire leur vie sur la route, parler entre eux par la fenêtre, un verre de thé à la main.

Perdre quelques bonnes habitudes

Le tout derrière un pare-brise assez souvent brisé, alors même que l’on a soi-même laissé de côté tout principe de sécurité. Car oui, mettre une ceinture de sécurité à l’arrière d’un taxi me paraît non seulement incongru (je sais, c’est mal), mais en plus, il y a peu de chances que celle-ci soit accessible.

Bon, et avec tout ça, on arrivera sûrement en retard, même en étant parti une heure en avance, mais qu’importe ! Moi qui avais l’habitude de stresser pour quelques minutes de retard en France, j’ai grandement appris à relativiser.


Une liste qui s’allonge chaque jour

Il existe tout un tas de petites choses que j’ai peu à peu intégrées à force de vivre en Iran, et ce, sans vraiment m’en rendre compte. Des choses qui parfois m’agacent, mais le plus souvent me font sourire.

Géopolitique sur paquet d’allumettes

À vrai dire, j’avais l’intention de faire un Top 10, tant il y a de choses à dire. Comme le fait d’embarquer tout le nécessaire de camping pour un simple pique-nique (qui peut se faire n’importe où en Iran) ; de devenir un·e expert·e des toilettes “à la turque” (après y avoir perdu quelques objets, certes) ; de développer une expertise en rhinoplastie ; ou de devoir indiquer son poids et sa situation martiale (pas nécessairement dans cet ordre) dans les premières minutes d’une rencontre.

Peut-être la suite viendra t-elle dans un prochain article ! En attendant, j’espère vous avoir aussi fait sourire avec ces quelques anecdotes. Et vous donner pourquoi pas envie de venir expérimenter cela par vous-même !

2 Comments

  • Pourya

    T’es devenue une vraie ambassadrice de l’iran😉
    Tout est bien décirt, sauf pour le retard et la conduite car peu importe ce qu’on dit c’est toujours pire😂

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