Un pêcheur à la tombée de la nuit sur la mer caspienne
Vivre en Iran

L’Iran, entre amour et haine

L’Iran est un pays qui aura sans doute à jamais, une place à part dans mon cœur. Quel curieux choix pour une première expérience d’expatriation ! Dès le début, j’ai pensé qu’il ne s’agirait que d’une parenthèse de quelques années. Certaine, que je ne serais pas capable de faire durer l’expérience trop longtemps. Trop différent, trop chaotique, trop compliqué.

Mais je sais aussi que cette parenthèse ne se refermera vraiment jamais. Le jour où j’ai mis le pied en Iran pour la première fois, j’ai été comme envoûtée, victime d’un sort.

Liée à jamais à ce pays, moi qui ne suis pourtant qu’une pure étrangère à cette culture.

L’Iran est pour moi une histoire d’amour passionnelle. De celles dont on ne ressort pas indemne. Mais qui pour autant, valait la peine d’être vécue. Lorsque j’ai décidé de venir m’installer en Iran, au tout début de mon second voyage, j’ai su d’avance que notre relation serait compliquée. Peut-être était-ce cela qui la rendait si passionnante à mes yeux.

Voguer de délicatesses en absurdités

J’aime ce pays de tout mon cœur. Moi, l’étrangère. Aussi absurde que cela puisse paraître, à moi-même comme aux Iranien.ne.s. Moi qui ne connaissait de l’Iran que quelques films et quelques images fantasmées avant de m’y rendre pour la première fois.

J’aime ce pays pour sa beauté, sa délicatesse, son âme poétique. J’aime ce pays pour sa complexité et sa schizophrénie aussi. Cette même folie qui me fait le haïr, détester les obstacles quotidiens, les absurdités permanentes, les relations impossibles et les malentendus culturels. J’aime ce pays autant que je le hais, comme cela a été le cas depuis le premier jour.

Quiconque a vécu en Iran sait qu’il incarne à la perfection la relation qu’entretient l’amour à la haine.

Comment je suis tombée amoureuse

D’ordinaire, je m’efforce – sans trop d’efforts à vrai dire – à décrire les aspects positifs et merveilleux de ce pays. Car depuis si longtemps, l’Iran est ostracisé et victime de tant de clichés négatifs qu’il me semble important de rétablir un semblant de vérité. Peu de gens, moi la première, peuvent avoir une idée un tant soit peu réelle de ce qu’est l’Iran avant de s’y rendre.

Ce qui m’a tout d’abord fasciné, puis rendu amoureuse de l’Iran, ce sont les gens. Pas simplement pour leur extrême gentillesse et leur chaleur humaine. Mais pour toute leur complexité.

Pour cette jeunesse qui me rappelle ma propre adolescence. Pour ces âmes torturées qui s’expriment en créant, quel que soit le support, et ne sauraient se taire malgré la censure. Pour celles et ceux aussi qui sont au-dessus de ces préoccupations et vivent leur vie dans une bulle dorée. Pour celles et ceux également qui soutiennent à bras-le-corps les mécanismes de ce régime et embrassent son idéologie.

Pour le fait que tous.tes forment l’Iran.

Appréhender une vérité aux multiples facettes

L’Iran est un amalgame de toutes ces âmes, et de bien d’autres encore. Les minorités ethniques baloutches, kurdes, turques, les nomades Qashqai ou Bakhtiari. Toutes ont leurs propres cultures, leurs propres langues, et forment parfois comme un pays à part, à l’intérieur de l’Iran.

Car l’Iran n’est pas seulement « le pays des mollahs » comme on aime à le nommer. Mais force est de constater que cette diversité est moins vendeuse que la « menace » géopolitique fantasmée des hommes enturbannés.

Alors parfois, pour combattre ce discours, on tombe dans l’extrême inverse. On parle de la jeunesse dorée et libérée qui fait la fête dans les quartiers riches de Téhéran, un iPhone à la main, un verre de whisky dans l’autre, jusqu’à en faire une banalité. Qui n’en contient pas plus de vérité. Qui tait, par exemple, la vie dans les îles du Golfe Persique ou sur les Monts Zagros, à mille lieux de cela.

Derrière tout ceci, il y a un pays, des gens, une vie, aux multiples paradoxes. Impossible de simplifier l’équation en faisant pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre.

Dire les choses telles qu’elles sont

Car à force de combattre ce que certain.e.s appellent l’iranophobie, on en viendrait souvent à passer sous silence les aspects hideux de ce pays. A en faire ce qu’il n’est pas, à le simplifier, à le lisser.

Pourtant, aucun pays n’est parfait et au concours de la perfection, je doute que l’Iran monte sur le podium. Alors il ne devrait pas y avoir de mal à décrire ce qui ne va pas, mais ce n’est pas si simple dans un pays où l’on apprend à se méfier de tout, à s’auto-censurer.

Car l’Iran, c’est aussi ça : vivre au milieu de 81 millions de personnes dont les pensées sont écartelées entre de multiples extrêmes.

Ne pas savoir à qui serrer la main ou quand il est acceptable de se débarrasser de son voile, devenu une habitude tenace. Ne pas savoir ce que l’on peut dire aux un.e.s, et pas aux autres. Se rendre parfois compte d’un fossé culturel infranchissable, et savoir que l’on sera toujours considérée comme une étrangère même parfois, par celles et ceux qui nous sont les plus chers.

Même toujours entouré.e, on se sent parfois bien seul.e. Difficile de créer une vraie intimité quand on ne sait jamais si un oui est oui, et un non est un non. Alors soi-même, on apprend à dire non, poliment, même quand le cœur dit l’inverse. Et l’on garde ainsi, une distance respectueuse, qui ne demanderait qu’à être brisée.

Une dépression palpable et généralisée

Vivre en Iran, c’est aussi s’habituer à la résignation, se retrouvant si souvent impuissant.e.s. Développer l’art de la patience jusqu’à ne plus se formaliser de perdre son temps. Perdre l’habitude, peut-être un peu vaine, de se révolter contre ce que l’on ne contrôle pas.

Mais l’Iran, c’est aussi et surtout cette chape de plomb qui pèse sur nos têtes : celle d’une dépression généralisée.

C’est absorber, chaque jour, dans la rue, dans les transports en commun, au bureau, la pesanteur d’un mal-être partagé par tous.tes. C’est de loin l’aspect le plus dur, car le plus sournois. On essaie de ne pas le voir, mais il est partout et s’infiltre en nous via tous nos sens. J’ignore les statistiques, mais je ne serais pas surprise de savoir l’Iran parmi les pays les plus déprimés au monde.

Les années se suivent et l’espoir s’amenuise

Lorsque je suis arrivée, on m’a tout de suite prévenue : ce que je voyais des Iranien.ne.s ne reflétait pas ce qu’il y avait dans leur cœur me disait-on, me pensant un peu naïve. Or, j’avais déjà quelques soupçons. Ayant été accueillie par Ashura, un mois de deuil commémorant la mort de l’imam Hossein, mes doutes ont vite été confirmés. La joie de vivre était bien timide à Téhéran.

La vie a ensuite repris son cours, pour voir Trump sortir de l’accord sur le nucléaire. Ce fut le début d’une longue descente aux enfers pour l’économie iranienne, et donc pour la vie de chacun.e. L’augmentation drastique du prix de tous les produits quotidiens est allée de pair avec une dévaluation catastrophique de la monnaie iranienne, qui a littéralement fait disparaître les économies de tout individu. Et avec celles-ci, une grande partie de leurs espoirs.

À l’incertitude économique s’est ajoutée la menace du conflit armé, qui a atteint son paroxysme en début d’année 2020. Pour la première fois, moi Française n’ayant connu de la guerre que ce qui est écrit dans les livres d’histoires, je l’ai envisagée comme une réalité. Sans jamais oser partager mes inquiétudes à celles et ceux qui, contrairement à moi, n’ont pas de carte de sortie.

Des vies morcelées

Paradoxalement, le visiteur ne voit souvent rien de tout cela. De toute évidence, la grandeur du cœur des Iranien.ne.s les rendent capables de communiquer de la joie et de l’amour même quand leur esprit ne vague que de soucis en problèmes. Pourtant, avec les premières amitiés, on accède aux premières vérités.

Comment ne pas s’en rendre compte ? Quand les un.e.s après les autres s’en vont, ou ne cherchent qu’à s’en aller. Rares doivent être les familles en Iran qui n’ont pas une dizaine de cousin.e.s, tantes, oncles, voire frères et sœurs expatrié.e.s. Des familles et des êtres morcelés. Ceux et celles qui restent se sentent parfois trahis, abandonnés, en colère. Incompris.e.s et bien seul.e.s dans leur envie de construire quelque chose, chez eux.elles, malgré toutes les difficultés.

Et celles-ci sont nombreuses. Elles prennent tous les aspects : pression économique, pression familiale, pression sociétale. Ce qui fait la beauté des relations en Iran, cette proximité et cette chaleur humaine, est aussi ce qui rend les choses si pesantes. La liberté individuelle trouve ses premières entraves dès le cercle familial le plus proche.

De la beauté d’un amour chaotique

Alors j’écoute, le désarroi de mes ami.e.s qui veulent partir. Leur disant toujours, que si j’étais née en Iran, j’aurais sûrement moi-même envie d’émigrer. J’écoute aussi la colère de mes autres ami.e.s qui défendent la beauté et la valeur de leur pays. Partageant intégralement leur ressenti et leur envie de le crier au monde. J’écoute enfin, l’absence d’espoir de ceux qui ont vu passer plusieurs générations, et comparent amèrement, leur présent à ce destin qui n’est jamais venu. J’embrasse leur peine à tous.tes, et la fait mienne.

L’Iran, c’est tout cela. À l’instar des poètes persans, qui ne sauraient exalter l’amour que dans la peine de la séparation. Un condensé de paradoxes qui m’a toujours fait me dire combien j’aime ce pays, sans jamais oublier qu’il ne me le rend pas toujours comme je l’espérerais.

Pour autant, je ne peux me résoudre à le quitter. Pas maintenant.

Car je sais que quand ce jour viendra, j’y laisserai à jamais une partie de moi-même. Figée en une multitude de souvenirs, qui n’auront bientôt plus rien à voir avec la réalité. 

2 Comments

  • Eve

    Magnifique témoignage ! Un pays qui exerce une attraction incompréhensible avec tous ces paradoxes que vous décrivez avec sincerite . Je rêve d y retourner, et me envisage de y passer quelques mois pour apprendre le farsi. Un projet que j aimerais mettre en œuvre. Avez vous des conseils à me donner? . Le mieux déjà est d’attendre que le Coronavirus s essouffle et disparaisse.
    J espère que vous allez bien et je souhaite que les choses s’améliorent peu à peu dans ce beau pays que j’aime après une seule visite. Je suis tombée sous le charme. Et l expérience d’y vivre quelques temps est une option que j’envisage afin de mieux comprendre cette curiosité .

    Bon courage pour votre vie en Iran.
    Pays auquel vous êtes liée passionnément
    Bien à vous Évelyne Le Roy

    • dlorenzi

      Merci Evelyne pour ce beau message <3 Evidemment, pour le moment ,il va falloir attendre que la situation liée à l'épidémie se calme. Ensuite, pourquoi ne pas faire l'expérience quelques mois de venir apprendre le persan en Iran, en effet 🙂 On peut en discuter par message si vous le souhaitez, et je vais essayer d'écrire à ce sujet également 😉

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